Aller au contenu

Chronique #7 : 365 jours par année

Le 10 août dernier, la chroniqueuse économique Diane Bérard présentait à Tout un matin sur ICI Première une chronique intitulée « La vraie main invisible ». En l’écoutant, je me suis reconnu. Ce qu’elle décrivait avec les mots de l’économie, je le vis au quotidien comme maire d’une petite municipalité.

Cette chronique n’est pas un plaidoyer pour mon salaire. C’est un constat sur les conditions qu’on offre à ceux qui veulent servir leur communauté.

Voici à quoi ressemble une semaine d’août, celle que j’ai décidé d’appeler « les vacances ».

  • Samedi, épluchette de blé d’Inde du comité de jumelage.
  • Dimanche, travail sur le terrain et cordage de bois, puis lecture des documents en soirée pour la séance du 19.
  • Lundi, travaux autour de la maison le jour, puis lecture des dossiers pour la séance d’août et préparation de la plénière du mercredi en soirée.
  • Mardi, échanges par courriel avec l’équipe de l’urbanisme, réponses à des citoyens sur le dossier des rues privées, puis soccer de ma fille à l’Assomption en soirée.
  • Mercredi, session de travail sur les règlements d’urbanisme avec le conseil et l’équipe administrative. Souper spaghetti à la maison avec la famille, puis retour à l’hôtel de ville pour la réunion préparatoire de la séance de la semaine suivante. Retour à la maison à 22 h 30.
  • Jeudi, travail chez Trencadis le jour et séance du CCU en soirée.
  • Vendredi, échanges avec le directeur général et l’urbaniste sur différents dossiers et aujourd’hui travaux autour de la maison (pelouse, jardins, etc)

C’est une semaine normale.

Un maire siège comme législateur. Il adopte des règlements, vote des budgets, approuve des politiques avec le conseil. Mais le rôle ne s’arrête pas à la table du conseil. Entre les séances, il y a la préparation, la lecture, les consultations, la représentation, la veille sur les dossiers. C’est un travail à temps plein payé à temps partiel.

À Sainte-Mélanie, la rémunération du maire est de 32 814 $ par année. En calculant les heures réellement investies, ça donne environ 11,24 $ de l’heure. C’est en dessous du salaire minimum.

Adam Smith appelait ça la « main invisible ». Quand un rôle exige beaucoup et rapporte peu, les gens compétents iront ailleurs. Ce n’est pas du cynisme. C’est de la logique économique. Encore faut-il bien lire Adam Smith. Comme le démontre Thierry Pauchant de HEC Montréal dans son livre Manipulés, la vraie pensée de Smith n’a jamais été de tout abandonner au marché. Sa « main invisible » visait le bien commun, pas le profit à tout prix. Et les chiffres le confirment : partout au Québec et en France, les élus municipaux quittent en nombre record (voir l’encadré).

Ce qui m’a frappé en écoutant Madame Bérard et en lisant sur Adam Smith, c’est son histoire personnelle. Il a perdu son père avant sa naissance. C’est sa mère, qui l’a élevé seule, soutenu toute sa vie, sans jamais se remarier. Le père de l’intérêt rationnel a été porté par un dévouement qui n’avait rien de rationnel. C’est un peu la même chose ici. Ma conjointe me soutient dans ce rôle. Ma famille aussi. Eux, ils n’ont pas pris d’engagement. Ils n’ont pas été élus. Mais ils vivent avec les conséquences de mon choix, tous les jours. Sans ce soutien, cette chronique n’existerait pas.

Cette chronique ne demande pas qu’on augmente mon salaire. Elle pose une question plus large : à quelles conditions voulons-nous que la démocratie municipale fonctionne?

La campagne électorale provinciale s’amorce. D’ici octobre, les candidats et candidates de tous les partis viendront frapper à nos portes. Ils connaîtront eux aussi la pression publique, les sacrifices familiaux et les soirées qui n’en finissent plus. La différence, c’est qu’eux seront à temps plein, avec un salaire en conséquence. Les élus municipaux font face à la même musique, à temps partiel, souvent pour une fraction du salaire minimum.

Alors j’ai une question pour chaque député sortant et chaque candidat qui se présentera dans Joliette et partout au Québec : qu’est-ce que vous comptez faire pour la démocratie municipale? Pas des vœux pieux. Des gestes concrets. Parce que si les conditions ne changent pas, la main invisible va continuer son travail. Et les tables de conseil vont continuer à se vider.

Adam Smith l’aurait compris.

Hugues



Sources:

Share

En savoir plus sur Hugues Hénault ing.- maire de Sainte-Mélanie

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur Hugues Hénault ing.- maire de Sainte-Mélanie

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture